Gilles Kepel: Votre père était architecte et votre mère une universitaire non religieuse spécialisée dans les textes religieux. Vous avez grandi dans les années 1960 au sein du mouvement de jeunesse anti-establishment, puis vous avez été confronté à la violence de la guerre du Kippour en octobre 1973, où vous avez survécu à une grave blessure. Comment les influences de votre héritage intellectuel, de vos premiers engagements radicaux et de votre expérience de la guerre se sont-elles combinées, envers et contre tout, pour donner naissance à l'univers artistique que vous avez créé, porté par une vision optimiste du monde dans une région marquée par le traumatisme et la haine ? Diriez-vous que votre œuvre a ouvert la voie, sur le plan culturel, à des tentatives de réconciliation politique comme celles que les accords d'Abraham, entre autres, ont récemment illustrées ?
Amos Gitaï: C'est une question longue et complexe.
Je suis né à Haïfa ; c'est une ville discrète, ce n'est pas la capitale éternelle de toutes ces religions monothéistes. Jérusalem, qui signifie en hébreu "la ville de la paix", n'a jamais été paisible. Elle a été le théâtre de conflits et de batailles entre communautés et elle reste fidèle à son héritage. Haïfa est multiculturelle. Une partie de la population palestinienne n'est pas partie en 1948, de sorte que sa présence est quotidienne. La paix se construit dans le quotidien. Si nous attendons que les politiciens tout-puissants la résolvent, nous attendrons longtemps. Il faut qu'il y ait un contact humain qui n'ait pas de connotation raciste. Pour donner un exemple, chaque fois que je fais un film, je vais à l'hôpital de Haïfa faire un bilan de santé pour les assurances. Le directeur de l'hôpital, qui est palestinien, vient me voir et je lui dis qu'il n'a pas besoin de descendre, mais il me répond "nous ne voulons pas vous perdre !" Il y a une amitié et un respect humain au jour le jour. Voilà pour l'endroit où je suis né.
Vous avez aussi mentionné qu'on m'avait tiré dessus. En 1973, j'étais étudiant en architecture ; j'étais censé suivre les traces de mon père. Mais pendant la guerre, on m'a envoyé faire un travail de sauvetage, pour recueillir les personnes qui brûlaient dans les chars et les amener à l'hôpital. Le cinquième jour de cette guerre, le 11 octobre – qui est aussi mon anniversaire – l'hélicoptère de sauvetage dans lequel je me trouvais a été abattu par un missile syrien et mon copilote a été décapité. Peu à peu, après cet incident, j'ai décidé que l'architecture était un exercice trop formel pour parler de ce Moyen-Orient brûlant et j'ai commencé à faire des films. Cela a pris du temps, mais tous ces éléments, lorsque je les analyse rétroactivement, ont contribué à ce que je pense et à ce que je veux exprimer à travers le cinéma, les expositions, le théâtre, etc. Comment l'art peut-il créer un dialogue avec le réel sans être démagogue, sans être dogmatique, mais quand même nous faire réfléchir ? Voilà le point de départ de mon travail.
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