Une élection présidentielle atypique dans une Algérie en dissidence contre le pouvoir

Une campagne atypique dans un contexte politique encore plus atypique avec un pouvoir décidé à passer en force pour imposer l’élection prévue le 12 décembre et un très grand nombre d’électeurs qui sortent dans les rues pour s’y opposer.

al-monitor .

déc. 6, 2019

Qu’attendent les cinq candidats de la campagne présidentielle entamée le 17 novembre? Que le 8 décembre, date officielle de la fin de campagne, arrive au plus vite. Une campagne atypique dans un contexte politique encore plus atypique avec un pouvoir décidé à passer en force pour imposer l’élection prévue le 12 décembre et un très grand nombre d’électeurs qui sortent dans les rues pour s’y opposer. 

Les dispositifs policiers mis en place pour sécuriser les candidats et l’alourdissement des sanctions - 18 mois de prison ferme en comparution immédiate pour l’accusation de perturbation du processus électoral- ne dissuadent pas les manifestants qui conspuent, dans pratiquement toutes les villes, les candidats de passage.  

Les condamnés sont considérés par le Hirak, le mouvement populaire qui appelle au changement de régime, comme des héros. A Tlemcen, dans l’ouest du pays, les manifestants se sont rassemblés sous les murs de la prison et ont scandé les noms de quatre manifestants condamnés. 

Les meetings des 5 candidats, Ali Benflis, Abdelaziz Belaïd, Azzeddine Mihoubi, Abdelmadjid Tebboune et Abdelkader Bengrina ont été largement boudés par les Algériens.  Les meetings de ceux qui aspirent en théorie à convaincre les électeurs se déroulent dans des salles hautement protégées par la police et la gendarmerie, l’accès y est filtré. Le vrai spectacle se déroule dehors avec les manifestants hostiles aux élections qui affichent leur mépris à l’égard des candidats. 

La tension s'accroît à l’approche du 12 décembre dans un pays où une bonne partie de la population est en dissidence pacifique contre un régime bien décidé à faire passer le scrutin, synonyme pour lui d’un retour “à la normale”. 

Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, 79 ans, qui concentre désormais tous les pouvoirs entre ses mains impose ses choix en multipliant les discours véhéments contre les opposants. Après avoir soutenu le 5eme mandat pour Bouteflika, Gaïd Salah s’est retourné contre le clan présidentiel qu’il désigne comme la “bande” (El 3issaba).  Il s’est lancé dans une opération “mains propres” qui a vu l'incarcération de deux anciens premier-ministres, de plusieurs ministres et des hommes d’affaires. Le frère de l’ancien président, Saïd Bouteflika, les deux anciens patrons des services de renseignements, les généraux Toufik et Tartag, ainsi que la secrétaire générale du parti des travailleurs, Louisa Hanoune, ont été jugés et condamnés par un tribunal militaire à quinze ans de prison pour “complot contre l’armée”.  

Le chef de l’armée a estimé que toutes les revendications du peuple ont été satisfaites par ces mesures.  En d’autres temps, la mise en scène des procès en corruption de grands dignitaires du régime, comme Ahmed Ouyahia ou Abdelmalek Sellal aurait pu être considérées comme “suffisantes”. Sauf que le Hirak, est totalement atypique: sans direction structurée, il exige pacifiquement et en masse chaque mardi (pour les étudiants) et chaque vendredi, non pas un changement d’hommes mais de régime. 

Le slogan central,“dawla madaniya machi askraiya”, (un État civil, pas militaire) résume cette exigence. Un malentendu et aussi une divergence de fond. Le fossé entre le haut-commandement de l’armée et les Algériens mobilisés dans le Hirak depuis le 22 février ne cesse de se creuser. Ahmed Gaïd Salah considère cette revendication d’un Etat civil comme un “complot” alors que pour la majorité des Algériens il s’agit de tourner la page de la “cooptation” des présidents par l’armée et de rétablir la pleine souveraineté des électeurs. Les  cinq candidats en lice n’évoquent, d’ailleurs, jamais cette question centrale comme s’il était entendu que le système continuerait à fonctionner par les mêmes mécanismes.

 

Après deux élections annulées, celle du 18 avril et celle du 4 juillet, Ahmed Gaïd Salah a pu imposer  celle du 12 décembre. Après un simulacre de dialogue, cinq candidats sont désormais en lice, deux anciens premiers ministres, Ali Benflis et Abdelmadjid Tebboune, deux anciens ministres, Azzedine Mihoubi et Abdelkader Bengrina et enfin un apparatchik du FLN qui a créé son propre parti, Abdelaziz Belaid. Suffisant pour le chef d’état-major de l’armée qui a fait pratiquement de la tenue de l’élection une bataille décisive. Mais les lendemains de l’élection vont probablement montrer que rien n’est réglé et que les Algériens qui sont dans la rue n’accepteront plus de revenir au 21 février 2019. 

Le taux de participation aux scrutins est déjà bas en général. Il le sera encore davantage dans cette élection organisée sans consensus minimal et avec un niveau de répression élevée et des médias aux ordres à l’exception de quelques médias en ligne. Alors que la situation financière du pays est au plus bas, le pouvoir n’hésite pas à se lancer dans des opérations populistes afin d’inciter les gens à voter: création de nouvelles wilayas, relance de l’extension d’une ligne du métro, autorisation d’importation de véhicules d’occasion de moins de 3 ans. 

Des opérations de charme ne semblent pas apporter les résultats escomptés.  L’Algérie aura, peut-être, un président le soir du 12 décembre, élu avec un taux de participation très  bas, s’il n’est pas gonflé artificiellement comme d’habitude. Le vendredi 13 décembre les Algériens seront probablement dans la rue au moment même où les autorités proclameront les résultats de ce scrutin. 

La crise restera entière. La contestation populaire continuera sans nul doute mais quelle forme prendra-t-elle alors? That is the question. 

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