Algérie : Quatre candidats en vue pour une présidentielle incertaine

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Résumé
Seule une poignée de candidats potentiels ont la base de support et les contacts nécessaires pour lancer une campagne digne de ce nom en moins de trois mois.

Malgré une forte contestation populaire, l’armée algérienne a imposé la mise en œuvre de la transition prévue par la Constitution après la démission le 2 avril du président Abdelaziz Bouteflika.

Intronisé le 9 avril chef de l’Etat par intérim, le président du Conseil de la Nation Abdelkader Bensalah s’est empressé de convoquer une élection présidentielle pour le 4 juillet.

L’élection aura-t-elle lieu alors qu’elle est contestée fortement par le mouvement populaire?

C’est la première incertitude car pour la première fois depuis le 22 février, le chef de l’armée, Ahmed Gaïd Salah et la rue se retrouvent sur des trajectoires opposées. Cela se traduit déjà par un durcissement de la part des services de sécurité et des accusations menaçantes du chef de l’armée contre certaines figures du mouvement qu’il accuse d’être mis en avant par des “mains étrangères”.

Le pouvoir, clairement détenu désormais par le chef de l’armée, compte sur l'appât des élections pour provoquer des divisions et affaiblir la contestation populaire qui exige une transition en dehors du carcan de l’actuelle constitution car celle-ci permet le maintien du personnel de l’ancien régime et lui donne le pouvoir de gérer l’élection de bout en bout.

Dans l’hypothèse où le chef de l’armée impose ses vues contre les millions de manifestants qui battent le pavé pacifiquement depuis le 22 février, une prime est donnée aux hommes politiques, tous dans la périphérie du régime, qui disposent déjà d’une machine électorale et de moyens financiers pour engager la bataille. Ces hommes politiques, qui ont déjà manifesté par leur passé leurs ambitions présidentielles, disposent des structures ou d’une machine déjà en place qui leur permet sans grandes difficultés de s’inscrire dans l’agenda fixé par l’armée.  

Dans cette configuration d’une transition courte qui ne permet pas à de nouveaux leaderships de s’affirmer, quatre noms émergent: L’ancien chef du gouvernement, Ali Benflis, président du parti Talaie El Hourriyet (Avant-garde des libertés), le président du mouvement pour la société de la paix (MSP, islamiste, tendance frères musulmans), Abderrazak Mokri, le général à la retraite Ali Ghediri, ancien cadre du ministère de la défense nationale et candidat à la présidentielle avortée du 18 avril 2019 et enfin, le plus jeune d’entre-eux, Abdelaziz Belaïd, médecin, chef du Front d’El Moustakbel (front de l’avenir).

Ali Benflis, un profil d’homme de la “maison”

Deux fois candidat malheureux contre le président Abdelaziz Bouteflika, en 2004 et 2014, Ali Benflis est souvent accusé d’avoir joué, volontairement ou involontairement, le “lièvre” dans des élections perdues d’avance et d’avoir ainsi crédibilisé le processus mené par le régime.

Aujourd’hui, il peut apparaître comme une option pour le système, dont il est issu et où il a encore ses entrées, pour reprendre les choses en main après le tsunami de la contestation populaire.

Même s’il faisait figure d’opposant à Bouteflika, dont il a été le directeur de campagne en 1999, puis chef de gouvernement jusqu’en 2003, Benflis a fait l’essentiel de son parcours au sein du régime. Il a été également le Secrétaire Général du Front de Libération National (FLN) jusqu’en 2003.

Son âge, 75 ans, ne le prédispose pas à être l’homme de la jeunesse en révolte, mais il a un profil tout à fait acceptable pour un régime où l’armée joue un rôle prépondérant. Benflis a d’ailleurs tenu, à la faveur de la crise, à coller à l'agenda fixé par le chef de l’armée. Il a appelé, il y a une semaine, à “un retour rapide aux élections”, suscitant une volée de critiques l’accusant de se voir “déjà arriver au palais présidentiel sur le dos d’un char.”

Tout en apportant son soutien au choix du chef de l’armée, Benflis tente de ne pas trop braquer la rue.  “Il est indispensable d’appliquer les articles 7 et 8 en même temps que l’article 102 pour sortir de la crise (...)  “La sortie de la crise politique ne peut se faire sans la volonté populaire,”  a-t-il déclaré le 11 avril sur le plateau d’une télévision algérienne.  L’homme est très sollicité par les télévisions, largement sous contrôle du régime, qui lui assurent une évidente promotion. C’est un homme de la “maison” qui a tout pour rassurer le pouvoir tout en offrant un lifting de façade.

Mais ce qui fait la bonne réputation de Benflis dans les arcanes du régime est justement ce qui affecte son image aux yeux d’un grand nombre d’Algériens. Ses trois années à la tête du gouvernement ont été marquées par des scandales retentissants comme les attributions opaques des licences à des opérateurs téléphoniques étrangers accompagnée d’un blocage délibéré de l’opérateur public Mobilis, la faillite du groupe financier Khalifa et, plus grave, la sanglante répression en Kabylie qui a fait 127 morts en 2001. Autre tâche lourde dans l’image de Benflis : C’est lui qui a annoncé l’interdiction des manifestations à Alger en 2001. Il a fallu attendre le 22 février pour que la population casse cette interdiction.

Abderrezak Makri: le “frérot” qui en veut

Abderrezak Makri peut aujourd’hui dire à ses pairs du Mouvement de la société pour la paix (MSP, islamiste, mouvance des frères musulmans) qu’ils ont eu de la chance de l’avoir à la tête du mouvement, plutôt que son prédécesseur Boudjerra Soltani. La proximité de Soltani avec le clan présidentiel avait entraîné de nombreux départs discrets de cadres du MSP qui n’acceptaient pas ce renoncement absolu à toute identité politique et l’insertion dans une alliance de pure forme où ils n’avaient aucun rôle. Makri quant à lui a adopté un discours très critique à l’égard du pouvoir depuis son arrivée en 2013 à la tête du MSP, qu’il a transformé en véritable parti d’opposition.

Âgé de 58 ans, médecin de formation et titulaire d'un magistère en droit et jurisprudence islamique, il dispose d’une assise électorale disciplinée mais qui a eu tendance à suivre en partie la tendance abstentionniste dominante dans le pays en raison du manque de crédibilité des élections. L’homme s’est imposé comme un acteur incontournable sur l’échiquier politique. Makri a accompagné le soulèvement du 22 février par sa présence hebdomadaire lors des manifestations mais surtout en dénonçant à chaque fois “l’obstination du pouvoir à ignorer les revendications du peuple algérien.” Il a par ailleurs qualifié la nomination de Bensalah comme président par intérim de  “provocation” et d’“humiliation du peuple algérien”.

De tous les candidats, Makri dispose d’une vraie base électorale indépendante du pouvoir. Toutefois, ses chances de succès sont amoindries par une hostilité de l’establishment militaro-sécuritaire aux islamistes, même dans leur déclinaison modérée.

Ali Ghediri, un militaire dans l’arène

Militaire de carrière, Ali Ghediri (65 ans) est un nouveau venu sur la scène politique. Sa présence médiatique date de moins d’une année et elle a été paradoxalement boostée par les manifestations d’hostilité exprimées à son encontre par le chef de l’armée, Gaïd Salah.

Général-major à la retraite et ancien directeur des ressources humaines au ministère de la défense nationale, Ali Ghediri s’est fait connaître par ses lettres publiques adressées  au chef d’État-Major de l’armée dès fin 2018 où il demandait à l’armée de faire barrage au cinquième mandat brigué par Abdelaziz Bouteflika et “d’assumer ses responsabilités”.

Ali Ghediri avait annoncé sa candidature pour l’élection reportée du 18 avril. Celui qui est issue de l’establishment militaire se présente comme le défenseur de la “rupture”,  en faveur d’un “changement profond du système” qui permettra à l’Algérie de “parvenir à la modernité convoitée par le peuple”. Le mouvement de contestation populaire, où il n’est guère apprécié, n’a pas fait changer d’avis à cet ancien général-major qui a continué à réclamer un scrutin présidentiel.  Il est déjà le premier candidat déclaré pour l’élection annoncée pour le 4 juillet qu’il qualifie de solution à la crise politique algérienne. Petite concession formelle au mouvement populaire du 22 février, il estime cependant qu’il faut “répondre à la revendication populaire de changement des responsables de la transition” et demande un “engagement de l’armée à garantir une élection libre et transparente.”

Abdelaziz Belaïd, l’outsider

Si le pouvoir veut jouer la carte du “rajeunissement”, il ne pourra trouver mieux qu’Abdelaziz Belaïd. Titulaire d’un doctorat en médecine, Belaïd (55 ans) était dans la mouvance du FLN, ancien parti unique, qu’il a rejoint à l’âge de 23 ans. L’homme restera longtemps dans les organisations estudiantines liées au FLN. Ancien secrétaire national de l’Union Nationale des Jeunes Algériens (organisation de masse du FLN), il sera élu deux fois député FLN, en 1997 et en 2007, avant de quitter le parti fin 2011 pour créer le front al moustakbal (le front de l’avenir) en février 2012. Belaïd, qui s’est entouré de nombreux diplômés universitaires, est un outsider que le système peut mettre en selle, sans risque, si le besoin s’en fait ressentir. Il s’était d’ailleurs porté candidat au scrutin avorté du 18 avril.

Belaïd fait, aujourd’hui, partie des rares hommes politiques en Algérie favorables au retour inconditionnel du processus électoral. Il a soutenu la déclaration du chef d'État-Major demandant le départ de Bouteflika le 2 avril, même si les députés de sa formation politique se sont opposés à la présidence par intérim de Bensalah. Tout indique, aujourd’hui, que Belaïd emboitera le pas à Ghediri et annoncera sa candidature pour le scrutin présidentiel prévu pour le 4 juillet.

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Ghada Hamrouche is an Algerian journalist. She has worked for several media outlets, including Le siècle, Le Matin and La Tribune, and has been working for HuffPost Algeria since 2014. On Twitter: @GhadaHamrouche

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