Maroc. Le règne de l’absurde politique

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Résumé
Au Maroc, le Parti de l'Istiqlal a quitté le gouvernement suite à un différend avec le Parti Justice et Développement.

La classe politique marocaine a-t-elle bien saisi le message, l’ultime ? Alors que le pays traverse une crise gouvernementale inédite après la décision de l’Istiqlal (deuxième force politique au Parlement) de se retirer du gouvernement, le roi a semble-t-il choisi de continuer à regarder ailleurs. Rentré d’un long séjour privé en France où il se trouvait depuis le 10 mai, sa première activité publique a été d’assister, le 15 juin, aux cérémonies de la fin de l’année scolaire au collège royal où sont scolarisés ses enfants : le Prince héritier Moulay Al Hassan et sa benjamine, Lalla Khadija. Et le gouvernement alors qui comptait sur une intervention royale pour mettre fin aux différends surgis entre le Parti de l’Istiqlal et le Parti Justice et Développement (PJD, islamiste) qui dirige d’Exécutif ? Mohammed VI n’avait-il pas demandé à l’Istiqlal de laisser ses ministres s’acquitter de leurs missions jusqu’à son retour de Betz, dans la banlieue parisienne ?

« Le Palais semble vouloir prendre du recul par rapport aux problèmes qui agitent le gouvernement et vouloir signifier aux protagonistes de la vie politique d’assumer leurs responsabilités », répond un député de la majorité. Mais d’autres observateurs préfèrent revenir aux origines de cette crise qui aurait pu être dépassée sans trop de vagues. « Ce qui se passe actuellement est la preuve que notre classe politique est incapable de suivre les avancées apportées par la Constitution du 1er juillet 2011. Dès le début, l’Istiqlal n’avait pas à impliquer le roi dans ses problèmes avec le PJD », explique Hassan Tarik, député socialiste et professeur de Sciences politiques. Pour rappel, en prenant sa décision, le 11 mai, de se retirer de la coalition gouvernementale menée par Abdelilah Benkirane, l’Istiqlal avait fait recours à l’article 42 de la Constitution relatif à l’arbitrage royal. Or, selon les analystes, il fallait faire jouer les autres articles de la Constitution qui portent sur la dissolution du Parlement, la provocation d’élections anticipées, voire un simple remaniement à la demande du chef du gouvernement. « Ce qui se passe est le summum de l’absurde. Des élections anticipées seraient coûteuses politiquement et financièrement. En plus, aucun parti n’est capable, dans la configuration actuelle, d’avoir la majorité », enchaîne Younès Dafkir, analyste politique auprès de plusieurs médias marocains et internationaux. A son tour, Younès Dafkir écarte la responsabilité du seul PJD et accuse toute la classe politique de pousser vers une crise dont le Maroc n’a nullement besoin.

De son côté, un député de l’opposition critique le recours au roi, mais cette fois par le PJD. « Quand le chef du gouvernement se dit heureux de toujours avoir la confiance du roi, il oublie les millions de Marocains qui ont voté pour son parti et qui l’ont porté au pouvoir », insiste notre interlocuteur.

L’Istiqlal, lui, n’en démord pas. Il tient toujours à ses deux principales revendications : prendre en compte ses mémorandums pour accélérer la cadence des réformes et procéder à un remaniement ministériel qui lui donnerait plus de portefeuilles. Et des plus importants. « Avec 61 députés, nous avons six ministères alors qu’une petite composante comme le PPS (Parti du Progrès et du socialisme, anciens communistes) en a trois pour 18 sièges. C’est anormal », affirme Abdelkader El Kihel, député et l’un des hommes forts de la direction de l’Istiqlal.

Jusqu’à ce jour, les deux partis se livrent une guerre sans merci. Par presse interposée, mais surtout par une multitude de meetings. Hamid Chabat, secrétaire général de l’Istiqlal, sillonne le pays pour mobiliser les siens et expliquer la position de son parti. Les islamistes, eux, ne ratent aucune occasion pour critiquer leurs rivaux. L’un des derniers incidents date de vendredi 14 juin, quand Karim Ghellab, président istiqlalien du Parlement, a demandé au chef du gouvernement d’être « poli » avec ses interlocuteurs et de ne jamais les interrompre. Cela se passait lors d’un colloque tenu dans l’un des palaces de la capitale Rabat. Le lendemain, les islamistes ont publiquement demandé des excuses. Et, au-delà de cet incident, les choses semblent irréparables entre les deux côtés tellement le débat a dangereusement dévié. Et le débat, dans cette étape absurde de l’histoire du Maroc post Printemps arabe, tient en quelques noms d’oiseaux échangés entre les deux partis. Au grand bonheur de la presse du pays, essentiellement la presse arabophone, et des dizaines de sites d’information. « Je l’admets. Quand nous postons une vidéo où Hamid Chabat demande au chef du gouvernement d’aller voir un marabout pour se soigner, nous sommes sûrs de réaliser une audience record », témoigne le directeur d’un site d’information arabophone.

L’absurde politique règne au Maroc depuis plus d’un mois, mais jusqu’à quand ? Selon des sources gouvernementales, une médiation est en train de préparation pour amener l’Istiqlal et les islamistes à de meilleurs sentiments. « Le ministre de l’Intérieur (Mouvement populaire) va entreprendre de bons offices entre les deux partis pour dépasser cette phase de tension », affirme une de nos sources. Une médiation qui serait d’ailleurs encouragée par le Palais, mais de loin.

« Il est temps de mettre fin à cette situation.  Nous sommes passés d’une crise gouvernementale à une crise parlementaire. Il ne faut pas que nous débouchions sure une crise politique », explique Younès Dafkir. Car, pour notre analyste, les enjeux sont plus grands que les « petits calculs » des partis politiques. « Aujourd’hui, nous vivons une crise économique sans précédent depuis les années 1980 et d’énormes chantiers législatifs nous attendent », conclut Younès Dafkir. Et qui dit chantiers législatifs, dit forcément toute une série de lois que le gouvernement doit préparer pour être en phase avec la nouvelle Constitution. En premier lieu, figurent un ensemble de lois organiques qui doivent baliser le terrain à la tenue des élections communales (municipales) initialement prévues fin 2012. Mais aussi asseoir les multiples et nouvelles institutions prévues par la nouvelle loi suprême : la refonte de la deuxième chambre du Parlement (Sénat), la haute instance du pouvoir judiciaire et le conseil de sécurité, pour ne citer que ces exemples. En attendant, un armistice n’est pas près de voir le jour entre l’Istiqlal et le PJD face à une opinion publique médusée et qui l’est davantage, jour après jour. 

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Mohammed Boudarham est un journaliste marocain de renom au magazine TelQuel. Il est basé à Rabat.

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